29e édition 

affiche A4
Edito 2022

À TOU.TE.S LES OUTSIDERS BADASS QUE LES ÉLANS D’AIGREUR ONT HÉLAS INVISIBILISÉ.E.S EN MASSE 

 

Sur le plan étymologique, le « genre » désigne l'idée générale de distinguer les êtres, espèces ou substances, selon une caractérisation de traits répartis en ensembles. Concept pour le moins obsolète puisque décrété par nos ancêtres dans un contexte autrement moins conscient de la complexité humaine qu'à notre époque. Observation qui pose question quant à la pertinence d'un tel précepte en matière de vie humaine. D'autant plus aux prémices d'une nouvelle année qui, je le souhaite, saura renverser la tendance dévastatrice qui a bercé la décennie 2020.

Au début de ma carrière de metteur en scène, j’ai souvent été interpellé par des commentaires récurrents visant à ancrer mes films dans un Cinéma de Genre ou à me désigner tel – je cite – « une réalisatrice qui a des couilles », « une femme qui fait des films d’homme » ou encore « la nouvelle Julia Ducourneau » (en référence à Prends Mon Poing, mon premier court-métrage remarqué). Des affirmations raccourcies avec lesquelles j’ai toujours eu du mal. D’autant qu’à l’époque, il n’était pas évident pour moi de saisir les nuances de ce « gros mot ». Ainsi ai-je longtemps été ralenti dans mon émancipation intime et professionnelle par les désignations de prime abord que l’on prêtait à mes initiatives au sens large. Alors avec Mauvais Genre, ma dernière fiction, j’ai pris le sujet du genre à bras-le-corps en l’abordant sous le prisme de l’identité. Comme une tentative brute de donner du sens à ce terme en assumant les connotations plurielles qu’il soulevait collectivement. Dédicace à l’un de mes employeurs réac’ qui, au temps où je gagnais ma croûte à coup de job alimentaire dans la vente, m’avait reproché l’attitude « mauvais genre » qu’affichaient mes tatouages devant les clients en dépit de toute considération pour ma rigueur tacheronne. C’était en 2013, berceau de mon insurrection contre les assignations automatiques dont l’archaïsme n’a fait qu’alimenter mon engagement artistique. Ah la la… L’ignorance a bon dos quand on oublie son fléau. #lintolérancetue

Plus tard, quand j’ai enfin embrassé ma vocation pour la mise en scène, mes films ont très vite connu un écho qui m’échappait. Notamment à travers des sélections systématiques dans des festivals spécialisés (par opposition avec ceux dont la ligne éditoriale est dite « généraliste »). Je fais référence aux labels qui visent à répartir les films par grandes familles : « cinéma de genre », « pro-diversité », « queer » ou encore « urbains » (pour ne pas dire « de banlieue »…). Ce constat a fait grandir ma confusion vis-à-vis de mon approche du genre, tant sur le plan professionnel que personnel. Et aujourd’hui, face aux bouleversements majeurs qui émergent à l'échelle mondiale, force est de constater un décalage manifeste entre le bien fondé de cette classification dogmatique et les enjeux, tant sociaux que sociétaux, réellement rencontrés par nos civilisations. En 2022, peut-on encore réduire l’espèce humaine et le Cinéma à une binarité de genre réductive alors-même que les mentalités entreprennent d'admettre l'étendue de sa complexité ? L’heure est à la mise au point.

Ainsi ai-je abordé ma réflexion en observant la façon dont le genre se manifestait au cinéma. La première distinction qui m’a sauté aux yeux est l’utilisation dudit concept dans un cadre de grande production, par opposition avec le cinéma indépendant. En matière d’industrie cinématographique surproduite, les genres sont moindres mais néanmoins ultra définis (aussi bien dans le fond que dans la forme). On parlera entre autres de « blockbusters de l’été » et autres « comédies familiales de Noël ». Les critères de genre servent alors des objectifs très spécifiques liés au marketing et à la promotion (populations cibles, périodes stratégiques de release, thématiques-valises). Cette perception du genre dans le cinéma produit indéniablement des films à la narration générique qui doivent répondre à un cahier des charges particulier et peu enclin à l’émancipation des différences qui reflète pourtant le spectre étendu de la société et, plus précisément, des individualités qui la constituent. Dans le cinéma des grands studios, je remarque que la définition du genre est un processus trouvant a priori son origine dans la réalisation d’un film afin de servir avant tout sa distribution. A l’inverse, dans le cinéma indépendant ou à « petit budget » (ne pas confondre les deux notions), les genres sont multiples et aussi bien calibrés que variés. Là où les grands studios emploient le genre tel un processus commercial, les auteurs de cinéma indépendant abordent le genre pour déterminer une esthétique, un ton, des sujets et un formalisme. Le genre s’érige ainsi pour le cinéaste indé tel un outil qui l’aide à concevoir son œuvre en la plaçant au sein d’un continuum filmographique. En ce sens, les films de genre ont de particulier des aspérités qui leur sont propres. Rendant par conséquent chaque film unique, même s’il appartient à une famille cinématographique bien précise. Et entendons-nous, le bien défini fait référence à des critères versatiles mais qui permettent néanmoins d’être contextualisés (au moyen d’une généalogie de sous-genres répartis en thématiques, esthétiques et courants). On parlera par exemple des films Giallo, du Nouvel Hollywood, de la scène Dogme95 (Lars Von Trier, Thomas Vinterberg), « nanars », j’en passe et des meilleurs.

Dans un cadre moins formel que celui des super productions, dire qu’un film est de genre peut être la consécration ultime ou, au contraire, la pire des critiques. Exemple : « Ce.tte réal fait des films de genre très originaux » versus « Ah ouais, tu fais des films de genre ? Du style où ça fume des clopes devant une fenêtre pendant cinq minutes, le tout dans une esthétique noir et blanc ultra léchée ? ». Le genre porte ainsi en lui une nuance qui conduit indéniablement à la confusion. Ce qui révèle son obsolescence en tant que concept ou classification. De par sa diversité, le cinéma transcende le genre et chaque film appartient à un continuum unique connectant le cinéma depuis sa création. L’utilisation des thèmes, formes, esthétiques ou références ne servent donc pas à classer, mais à concevoir les films dans un premier temps, puis à les distribuer dans un second. Reconnaître et distinguer ces codes nous éclaire davantage sur l’auteur et le récepteur que sur le cinéma en soi. En conséquence et par essence, le film existe avant son genre. Le genre peut certes aider un film à prendre forme mais j’aime à penser qu’il résulte surtout de l’interprétation de son public propre (ce qui, par extension, peut évoquer la dimension « cinéma de niche »). Toutefois, il ne pourra jamais exister sans cette jonction entre l’auteur, le récepteur et le distributeur. Devoir donner une définition exacte au Cinéma de Genre est donc une tentative masquée pour parler des spécificités culturelles et économiques du cinéma et des films. Au départ, l’idée cinématographique est une impulsion d’auteur.e. Cette impulsion est chargée de sens au moment de sa concrétisation à l’image puis, une seconde fois, au moment de sa résonance à l’égard de l’audience. Si l’idée est suffisamment pertinente, elle se propagera naturellement à d’autres films qui la chargeront de symbolique. Jusqu’à ce qu’elle soit communément admise et digérée par un système ou un marché qui pourra la définir comme étant un « code de genre ». Puissent les décisionnaires du 7ème art bientôt dépasser les aprioris de genre et voir dans mes films -- et ceux de mes contemporains -- davantage qu’une DA pro-urbaine, arabe, queer ou encore testostéronée. Promis papi ! Je t’assure qu’on peut faire des films de qualité, qu’ils soient étiquetés d’action ou de romance, en dépit de tout carcan lié à l’identité de genre, l’orientation sexuelle, l’origine culturelle et le background social. T’inquiète, on arrive. Stay focus !

Pour conclure, j’évoquerai la nécessité de rapprocher le cinéma de l’humain pour parler du genre en matière de mouvements générationnels. En ce sens je suis parvenu, avec mon travail sur Mauvais Genre, à m’émanciper d’une binarité qui a trop longtemps castré mon identité et mon ouvrage créatif. Le genre est avant tout un ressenti et non une science souveraine dictée par des considérations d’ordre biologique ou autres constructions sociales. ‘tain.. 2022 quand-même ! Let’s wake the fuck up.

Bref. Les étiquettes, ça gratte. Par contre l’éthique, ça tabasse. Alors exit les cons pro-classes qui dictent un élitisme de masse. Nique les indignes et autres castes systémiques. La classe qui mérite l'estime rime avec king comme on écrit « casting ». Pas la même orthographe, soit. Juste la prime d'un état de grâce. Celui que signent les films qui ont de l’audace.

 

Mon édito, mon coming out.

Sarah Al Atassi, cinéaste passionné et freak assumé avant tout.

Queer auto-proclamé en dehors de toute binarité.

Mon cinéma, mon genre.

Ma vie, mon désir.

Mon corps, mon cœur.

Ma Touraine, mes racines.

Lecteur.ices, je vous aime.


SARAH AL ATASSI

Sarah Al Atassi

BIOGRAPHIE DE SARAH AL ATASSI

 

Artiste aux talents hybrides, Sarah se passionne pour la création dès son plus jeune âge. Après une enfance passée à La Ville-Aux-Dames et un bac audiovisuel obtenu à Tours, elle flirte avec le cinéma, sa vocation originelle, en multipliant les expériences de vie. Ainsi passe-t-elle par l’expression du corps et du montage avant d’embrasser la mise en scène de façon autodidacte.

L'année 2013 signe ses premières réalisations : des autoproductions expérimentales qui privilégient l'instinct sans égard pour l'intérêt mercantile. Une démarche libre et authentique qui pose dès lors les bases de son ouvrage : un cinéma d'auteur écorché-vif, sensible et pluriculturel qui fait la part belle aux outsiders et autres profils sous-représentés sur les écrans. C'est en prenant part à des festivals alternatifs que Sarah acte l'écho de son discours et, alors âgée de 28 ans, fait un passage furtif à la Fémis. Une reconnaissance de l'industrie qui lui donne enfin les moyens de son ambition et lui permet de réaliser Prends Mon Poing, son premier film produit qui rencontre un succès international après une sélection-tremplin au Festival de Clermont-Ferrand. S'en suivront sept films aux formats pluriels (fiction, documentaire, vidéoclip) communément liés par une dimension viscérale et militante à l'image des valeurs chères à la cinéaste. Après un clip remarqué pour Rone, Sarah remporte le prix de la mise en scène au Los Angeles Diversity Film Festival et le prix du public à Désir...Désirs qui récompensent son dernier film Mauvais Genre. Aujourd'hui, en parallèle du développement de son premier long-métrage, Suce Ma Kalash, Sarah a été choisie par un duo de réalisateurs émergents pour signer le montage de Vache Folle, un long-métrage audacieux et incisif. 

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